Savoir (se) reconnaître
Coucou toi,
Je reconnais que mes prises de paroles ne sont plus aussi régulières qu’avant, où l’engagement que je m’étais fait de tenir un rythme hebdomadaire vous permettait sans doute de rentrer davantage dans les méandres de mon esprit tortueux, mais avait aussi l’inconvénient de me faire prendre la parole pour ne rien dire et ne pas aborder en profondeur certains des sujets qui occupent mon projet artistique. Cela me faisait sans doute trop me concentrer sur la superficialité de mes émotions.
Sous le coup de l’émotion je pourrais par exemple vous parler de ma haine viscérale du racisme.
Du visionnage de l’excellent “La Zone d’Intérêt” de Jonathan Glazer, qui met en scène la vie de la famille du commandant en charge du camp d’extermination des juifs d’Auschwitz. De l’incroyable parallèle que nous pourrions faire entre l’accusation de judéo-bolchévisme d’alors et d’islamo-gauchisme d’aujourd’hui, tant et si bien que nous ne nous rendons même plus compte qu’à déblatérer sur le soi-disant antisémitisme des combattants de toutes les formes de racisme et de domination des uns sur les autres, nous nous retrouvons complices d’un discours qui mena en 1940 à mettre des gens dans des bétaillères en nous pinçant le nez (et pour certains, soi-disant humanistes, en y prenant un certain plaisir).
Je crains le pire pour notre société, et je vous assure que je suis, désormais, moi aussi, à ranger du côté des AFFREUX islamo-gauchistes, entrant dès aujourd’hui dans la résistance active à tous les fascistes du dimanche qui croient que “finalement, c’est bien fait pour eux”. Alors que nous avons pillé leurs terres, enchaîné leurs ancêtres, forcé la migration sur notre territoire pour faire le job que nous ne voulions plus faire (et toujours pas faire, à en croire la couleur de nos éboueurs et de nos femmes de ménage) (et notamment aller au front, se faire bousiller, en première ligne, pendant “notre” guerre).
Ces femmes, ces hommes, ces enfants que nous avons mis dans des zoos sur notre territoire national jusqu’à peu avant la Seconde Guerre Mondiale, comme des animaux, ces fameux “Villages Nègres” emplis de Kanaks à exhiber aux colons de métropole. Nous qui connaissons l’Histoire, qui l’avons apprise à l’école (de la République), prenons notre courage à deux mains et agissons contre ceux qui propagent les discours de haine et qui ostracisent ceux qui montent au créneau, ceux qui installent dans la vie publique la banalité du mal en essayant de surfer sur l’opinion et les sondages, ceux qui s’accomodent des théories du Grand Remplacement, qui croient qu’en fermant les frontières et en détruisant les boat-people on combattra le racisme alors qu’on ne fait que le propager, le valider, le glorifier.
Pourquoi les noirs, les arabes, les asiatiques ne seraient-ils pas bienvenus chez nous ? Parce qu’ils nous prennent nos emplois ET profitent EN MÊME TEMPS de nos allocations (faudrait savoir, c’est soit l’un, soit l’autre) ? Parce qu’ils font plein d’enfants et que les enfants noirs c’est pas beau, ça a des grosses narines, qu’il faudrait reprendre ces tarins à coups de chirurgie esthétique, un peu sur le même modèle que celui de Marion Maréchal Le Pen aka Miss Rance ? Parce qu’ils ont une religion et qu’ils ont décidé de ne pas boire nos vins glyphosatés ? Parce qu’ils mangent gras, qu’ils rotent aussi fort que des Français blancs (ou rougeauds plutôt) mal-culottés ?
Les racistes me font vomir. Ils ont compris qu’en divisant les gens entre eux, ils pouvaient gagner la bataille pour la ressource, l’argent et le pouvoir, tout en laissant les autres capots et suppôts faire la sale besogne (casser du bougnoule à Vénissieux, si c’est pas suffisamment clair).
Mais je ne vous parlerai pas de ça.
Je porte sur le front les stigmates de ma réussite scolaire. Il est écrit sur ma tronche “Premier de classe”. J’ai beau tout faire pour essayer de dissimuler cet état de fait, à chaque fois que je pénètre dans un nouveau cercle, c’est l’étiquette qui m’est immédiatement collée dessus.
Je vais essayer de vous décrire le sentiment que cela fait d’arriver dans une salle de concert à l’heure des balances et donc en qualité “d’artiste”, et d’avoir l’impression puissante de passer pour un intrus, face à tous ces garçons et toutes ces filles qui, autrefois, occupaient les derniers rangs en classe, et qui foutaient un joyeux bordel (j’insiste sur le joyeux, parce que moi ça me faisait marrer). Je vais vous le décrire en 2 mots, ce sentiment : ça. craint.
Je n’ai jamais vraiment réussi à me déguiser en une autre personne. Je parle de l’aspect vestimentaire stricto-sensu. Et quand bien même c’eût été le cas, j’ai “la gueule de l’emploi”, tout le langage non-verbal et verbal qui transpire les premiers rangs. Je ne peux pas faire semblant.
Ce qui m’attriste, c’est qu’il faille encore et toujours dépasser ces étiquetages adolescents pour arriver à connecter sur nos passions communes musicales. C’est le cas en France : 100% des cas de snobisme culturel que j’ai rencontrés dans mon expérience musicale sont le fait de Français qui ont une haute idée du déterminisme social (cf paragraphe ci-dessus) : bref, c’est vraiment relou d’être confronté aux préjugés. Avec des Brésiliens, des Américains, des Anglais, des Belges, je n’ai jamais ressenti cet a priori “oh toi, tu as eu une mention au Bac”. Je n’ose imaginer ce que peuvent vivre sur notre territoire les noirs, les arabes, les asiatiques, les femmes, les gays, les cancres… on est vraiment bien dans ce pays à se juger sur nos apparences.
Dépassant l’éternel (et légitime) clivage bourgeois / prolo, c’est sur le terrain topographique de la classe de lycée que se placent les acteurs de l’industrie musicale au quotidien (parce que des cancres bourgeois, y en a des caisses dans l’industrie musicale). Pour la faire courte, chacun se voit poser une étiquette sur le front, et il faut briser carrément l’épaisse couche de glace pour avoir le plaisir de discuter enfin d’humain à humain.
J’en veux pour autre exemple l’éternelle question “tu fais quoi comme style ?” à laquelle je ne sais pas du tout quoi répondre, ne sachant pas vraiment ce que mon interlocuteur entend quand je prononce le mot “rock” ou “folk” ou “pop”, et que je ne sais pas ce qu’est l’ultra-pop, le bedroom lo-fi et l’indie shoegaze (et que tout va très bien pour moi, merci bien).
Alors, l’enfant intérieur qui ne fait pas que sommeiller en moi (qui est souvent très actif pour me faire passer de sales quarts d’heure) se sent rejeté, humilié, par cette caste des cools qui décide de ce qui a une valeur culturelle de ce qui n’en a pas. Ce furtif laps de temps qui m’est toujours obligé de vivre en rencontrant de nouvelles personnes “du milieu” laisse ensuite place à la véritable rencontre, lorsqu’elle est possible (le snobisme peut vraiment faire des ravages). Alors… Alors…
Alors les masques tombent. Comme en Première S à Sao Paulo, où d’un coup, je passais du statut de “Canard” (de par ma voix nasillarde) à celui de “Marc” aux yeux des cools qui fumaient des pétards et écoutaient Nirvana, Nine Inch Nails et autres groupes de rock ayant été bercés aux mélodies des groupes qui m’inspiraient moi (Neil Young, Lennon, bah oui…). Ou en Terminale S où j'eus l’honneur de monter sur scène à la fin de l’année aux côtés d'Olivier Métral (qui pourtant était le fils du prof de Maths, on peut vraiment faire PLUS COOL que ça). A chaque fois, j’embarquais les autres nerds avec moi. Nous prenions ainsi toute notre place au sein des cools, et l’unité de la Classe/Nation était faite sur la base de “putain mais on s’en fout de ta moyenne en fait”.
Moi, les frontières, je n’ai jamais compris. Moi, les boucs émissaires, je n’ai jamais compris. En fait si, j’ai compris que c’était un moyen de faire “tribu” : se trouver un ennemi commun à moquer, c’est une manière d’exister. J’en connais d’autres, des manières d’exister, oui oui oui.
Tout ça pour vous dire que j’ai beau avoir l’air d’être un premier de la classe, promis à un autre avenir que celui de monter sur scène et chanter des chansons dans le noir pour les gens qui étaient à l’époque relégués tout au fond de la classe, je refuse cet état de fait. Et je veux emmener tous les nerds avec moi pour chanter aux côtés des cancres. Peut-être qu’il faudrait que je fasse une reprise vénère de Imagine. Ca mettrait fin au débat.
Allez, je sais que 30% au moins de mon lectorat se sentira agacé à la lecture de cette newsletter. Mais je vous avoue : je n’écris que ce que je pense. Et je pense ce que j’écris. Je dis aussi des conneries. Beaucoup. Souvent. Et je m’en fous. Je suis vivant.
Bisous la classe,
Signé : le délégué.
PS : la paix n’est pas un concept réservé aux bisounours, à Larusso ou Ringo Starr. On peut, nous aussi, la défendre, sans avoir à passer pour des affreux crétins.
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